D’improbables trésors se présentent parfois fortuitement sous nos yeux. C’est au marché aux puces de la Porte de Vanves que j’ai découvert il y a quelques années celui dont je vais retracer l’origine et le contexte : un petit livre métissé, franco-japonais.

Son histoire révèle l’attirance et l’intérêt réciproques que les cultures française et japonaise ont éprouvé de longue date.

Les échanges culturels ont été extrêmement féconds entre le Japon et la France à la fin du XIXe siècle. Le japonisme était à la mode, lancé, nourri et popularisé par les expositions universelles de Paris qui avaient été l’occasion pour les français de découvrir les arts nippons, et particulièrement ses estampes.

Le Japon, lui aussi, était avide de découvrir la culture française. De ces échanges va témoigner le très étrange objet hybride que constitue l’édition au Japon, en 1894, d’un choix de fables de La Fontaine, suivi deux ans plus tard de fables de Florian.

Mais cet échange culturel avait un antécédent étroitement lié puisque, exactement trois siècles auparavant, en 1593, était publié au Japon le premier livre profane occidental : les fables d’Esope (Esopono Fabulas). Ecrit en japonais transcrit en rômaji (caractères latins) par un moine jésuite portugais, il était destiné à l’enseignement du japonais aux missionnaires chrétiens. Il est demeuré l’unique livre occidental non chrétien au japon durant 200 ans.

En 1659, les fables d’Esope furent traduites cette fois en japonais classique, sous le titre de Isoho Monogatari, et destiné aux lecteurs japonais.

Il comprenait 8 pages d’illustrations. Celle ci-contre permet de reconnaître le renard et le corbeau.

Les fables d’Esope furent enfin rééditées en 1875 avec des illustrations de Kawanabe Kyôsai (1831-1889), plus grand successeur de Hokusai et merveilleux caricaturiste. Formée par lui, sa fille Kawanabe Kiyosoui (1868-1935), sera précisément l’une des illustratrices des Fables choisies de La Fontaine éditées en 1894.

A la suite de la chute du shogunat et de l’ouverture du Japon aux étrangers, des ouvrages commencent à y être imprimés dès 1870 à leur intention, profitant de la mode occidentale du japonisme.

Un éditeur japonais, Takejirô Hasegawa (1853-1938), commence par imprimer en 1885 dans diverses langues européennes (français, anglais, allemand, italien espagnol, portugais, russe, suédois et danois) des contes japonais illustrés en couleur. Ses Japanese Fairy Tales publiées en anglais eurent un immense succès.

Mais alors que ses concurrents s’appliquent à utiliser les techniques occidentales, dès 1886, Takejirô Hasegawa a l’idée géniale d’éditer ses livres sur un papier crépon, papier très texturé appelé chirimen-gami, traditionnellement utilisé pour les kimonos, sous forme de tissu, ainsi que pour les estampes sous forme de papier nommé chirimengami-e (« impression sur papier à fil comprimé »: 縮 緬 紙). Souple, il n’est imprimé que sur une seule face et donne à ses livres un aspect traditionnel, renforcé par une reliure utilisant du fil de soie noué sur la couverture (technique nommée Yamato toji).

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Reliure d’un livre en papier crépon par deux nœuds de soie noués sur la couverture (Yamato_toji)

L’idée de Hasegawa sera rapidement imitée par d’autres éditeurs japonais et donnera lieu à une abondante production de livres en papier crépon, appelés chirimen-bon, en particulier vers le monde anglo-saxon jusqu’au début du XXe siècle.

C’est donc en donnant un aspect exotique à son ouvrage que cet éditeur compte réussir la gageure de vendre à des français une édition imprimée au Japon, et en français, des Fables de La Fontaine et de Florian. Mais le projet de Takejirô Hasegawa se distingue de la production de masse des souvenirs de pacotille destinée à alimenter le grand public occidental, friands de japonaiseries, souvent baptisées « japoniaiseries ».

Car, soucieux de publier un ouvrage de qualité, l’éditeur japonais choisit de faire illustrer les 28 fables choisies dans chaque cas par d’illustres artistes japonais. Ils appartiennent à l’école Kanô, qui répondait aux commandes de l’élite guerrière pendant l’époque d’Edo (1603-1868), et entretenait, sous la nouvelle ère Meiji débutée en 1868, la tradition des maîtres, par son enseignement fondé sur les modèles anciens.

Les fables choisies de La Fontaine seront illustrées par cinq artistes : Kajita Hanko, Kanô Tomonobu, Okakura Shûsui, Kawanabe Kyôsui et Eda Sadahiko. Les fables choisies de Florian seront quant à elles illustrées par les seuls Kajita Hanko et Kanô Tomonobu, pour le premier tome, avec l’adjonction de Kubota Tosui pour le second.

L’appétit et la passion de l’occident pour l’art de l’estampe japonaises vont être providentiels pour les derniers représentants de cet art qui tombait alors en désuétude dans un Japon désireux de s’occidentaliser et de se moderniser, considérant l’Ukiyo-e avec mépris comme un art du passé.

Tant pour La Fontaine que pour Florian, ce sera donc une édition, en deux tomes de 14 fables chacun, conçue avant tout pour bibliophiles et amateurs d’art, avec un premier tirage respectif de seulement 350 et 200 exemplaires, distribué par la maison Flammarion. Un amateur d’art français spécialiste des estampes japonaises et éditeur lui-même, Pierre Barboutau, sera choisi par Hasegawa pour diriger les projets et en rédiger les préfaces.

Dans ces deux séries d’ouvrages, ce sont les paysages qui se chargent du dépaysement. Les planches illustrant La Fontaine montrent à plusieurs reprises en arrière-plan le Mont Fuji, outre sur la couverture :

  • dans Le dragon à plusieurs têtes et le dragon à plusieurs queues (Tome 1, V)
  • dans La tortue et les deux canards (Tome II, XIII),
  • dans Le rat et l’huître (Tome 2, IX), où il vu depuis l’île d’Enoshima, immortalisée par Hokusai, Hiroshige ou Utamaro.

Dans les fables de Florian, le Mont Fuji apparaît à trois reprises.

Les animaux des fables de La Fontaine sont littéralement transportés dans les paysages traditionnels japonais représentés dans les estampes de l’Ukiyo-e, comme le héron (Tome 2, X), le corbeau (Tome 1, II), le lièvre (Tome 2, II), le renard (Tome 2, VII), les grenouilles (Tome 2, VIII) ou le milan (Tome 2, VI). A l’exception de La Cigale et la Fourmi, ils ne sont pas vêtus comme des humains.

Contrairement aux fables choisies de La Fontaine, celles de Fleurian représentent de nombreux humains. Autre différence, les animaux sont représentés costumés par les illustrateurs des fables de Fleurian, en couverture et dans la planche ci-dessous, Le Singe qui montre la lanterne magique.

C’est donc dans un aller-retour culturel étonnant, qu’à la suite d’Ésope au XVIe siècle, le Japon découvre les fables de La Fontaine et de Florian à la fin du XIXe siècle, au travers d’un ouvrage « japonisé » par l’art de l’estampe qu’il diffuse en retour. Ces petits bijoux éditoriaux, dont les pages sont reproduites par la suite, sont conservé à la Bibliothèque Nationale de France.

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Fables choisies de La Fontaine

Tome 1

Tome 2

Fables choisies de Florian

Tome 1

Tome 2