Comme Xavier de Maistre, qui avait rédigé son roman alors qu’il était prisonnier dans une geôle en Italie, j’ai conçu et réalisé ce site à la faveur d’un confinement imposé pour se protéger du covid-19. Il sera plus long que le sien mais je n’aurai pour ma part que l’espoir, et pas la certitude, d’être utile en le rendant public.

Constituer un cabinet de curiosités était initialement pour moi la réponse, inconsciemment dénuée de tout besoin de « reconnaissance », puisque strictement réservé à mon seul plaisir, à un goût pour l’esthétique de l’éclectisme, renforcé par mon activité passée de « collecteur » d’objets de charme. J’ai de ce fait trouvé et rassemblé de façon privilégiée herbiers, pots de pharmacie, papillons, coquillages, fossiles et rapaces, d’une part, et objets scientifiques d’école, d’autre part.

A ce besoin premier s’est greffée une tentation, liée au développement d’internet : celle de profiter de cet outil pour communiquer et partager ses idées par un blog.

Et l’idée m’est venue de profiter de ce moment unique de confinement forcé pour lier les deux, d’ouvrir virtuellement ma camera secretorum en y incluant un blog, chambre ouverte à une infinité de sujets plus personnels.

L’âge aussi, et la pandémie en cours, expliquent ce désir et ce besoin de consigner à ce moment, quand il en est encore temps, le meilleur de moi-même à laisser derrière soi, comme un log de marin.

J’ai commencé un blog à 56 ans, cet âge que Dostoïevski écrit être le plus bel âge de la vie, celui où l’homme serait selon lui au sommet de ses capacités.

Objet hybride entre un cabinet de curiosités et un blog, interroge, ce site est cependant marqué par une curiosité d’enfant, défendant et illustrant le rôle, que je tiens pour essentiel dans l’éducation et la culture, de l’émerveillement et de son partage, afin de lutter contre le relativisme, l’indifférence et la perte de sens.

Comme l’écrit Eric Orsenna, « Curiosité vient de cura, qui veut dire la cure, comme dans cure ou curatif. Donc le curieux est celui, ou celle, qui prend soin. Et c’est l’indifférence, le plus vilain, le plus asséchant des défauts, cette manière fermée de vivre, verrouillé en soi-même, sans jamais trouver matière ou personne à distinguer, à célébrer. »

Pour ma part, je revendique la pureté naïve et sincère du projet de création de ce site-cabinet, qui vise à créer un lieu, certes artificiel et composé de pièces sans véritable valeur, mais témoignant de la fascinante beauté du monde, dans sa diversité. Ce projet est donc esthétique et, je le revendique, ‘enfantin’. Me référant à ces phrases de morale des écoles du XIXe siècle, dont je suis avec candeur le programme, je crois que « rien n’est beau que le vrai », phrase reprise de Nicolas Boileau (1636-1711) qui ajoutait : « le vrai seul est aimable ». Et la sincérité de mon dessein devrait, j’ose l’espérer, lui faire reconnaître cette simple beauté.

Boileau souligne la vérité intrinsèque de ses vers, à ses yeux garante de leur beauté, et « vainqueur du mensonge » :

Rien n’est beau que le vrai : le vrai seul est aimable ;
Il doit régner partout, et même dans la fable :
De toute fiction l’adroite fausseté
Ne tend qu’à faire aux yeux briller la vérité.

Rien n’est beau que le vrai… (Épître IX)

Et Boileau conclut ainsi son poème :

Ma pensée au grand jour partout s’offre et s’expose,
Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose…

Quand Boileau revendique de toujours dire quelque chose de sensé dans ses vers, on peut transposer cette revendication au domaine du cabinet d’amateur. Son concepteur devrait se garder du danger qui guette tout cabinet de curiosités : la vanité ‘baroque’ et stérile d’exposer l’étrange, le rare, l’exception, en s’éloignant de toute ‘vérité’ intelligible.

Ma vérité réside dans ma motivation et dans son origine.

Si tous les hommes sont des enfants, ceci est particulièrement vrai pour moi… En grandissant, je ne me suis jamais débarrassé de ce trait d’enfant qui, partant à la découverte du monde, rapporte avec enthousiasme et fierté à ses parents un caillou coloré tout à fait commun, comme s’il avait trouvé un trésor inestimable.

Je dirai que ce site s’adresse seulement aux enfants, petits ou grands, c’est-à-dire à tous ceux qui resteront toute leur vie avides de découvertes et d’humbles apprentissages, selon ce précepte de morale autrefois enseigné dans nos écoles :

Il entend s’inscrire dans la filiation des recueils d’images de la collection Les Merveilles du Monde, conçus pour susciter l’enthousiasme et l’émerveillement devant les beautés de la nature et les prouesses des hommes, au premier rang desquels les hommes de science, les chercheurs, découvreurs et inventeurs.

En ces temps de confinement, j’ai fait mienne la devise de la Leopoldina, la plus ancienne société savante européenne, encore en activité, créée en Allemagne en 1652 sous le nom d’Académie des Curieux de la Nature :

Nunquam otiosus (Jamais inactif)

Reclus dans ma chambre mais curieux des merveilles du monde, je retombe en enfance et je me rêve moine copiste, aventurier, découvreur en mission ou bien encore conteur… car, comme disait le poète, il y a « beaucoup de choses sur la terre à entendre et à voir, choses vivantes parmi nous ! ».

« Mon cheval arrêté sous l’arbre qui roucoule, je siffle un sifflement plus pur…
Et paix à ceux, s’ils vont mourir, qui n’ont pas vu ce jour.
Mais de mon frère le poète on a eu de ses nouvelles. Il a écrit encore une chose très douce. Et quelques-uns en eurent connaissance… »

Saint-John Perse, Anabase, 1924