(Article rédigé le 15 juin 2017)

Raymond Devos, comique philosophe, fait commandeur de la Légion d’Honneur, a disparu il y a 11 ans aujourd’hui. Enfin, c’est ce qu’il nous a fait croire. Car il est en réalité immortel, dans nos programmes de français, de l’école élémentaire jusqu’au lycée, et dans notre imaginaire, bien entendu.

Et s’il n’y a que deux Dupondt dans Tintin, il n’y avait pas qu’un Devos mais cinq ! Quand la plupart des gens n’ont qu’une double personnalité, Devos en avait cinq ! Dans « les cinq prénoms », il explique en 1967 l’origine de cette « idée d’être plusieurs » :

« Peu de temps avant ma naissance, ma mère était allée consulter une voyante qui lui avait prédit, « vous aurez des quintuplés », Madame. (…) Je naquis le premier, on attendit les suivants… Hélas, hélas, hélas, hélas… , le cinquième hélas, c’était moi. (…) J’endossais les cinq prénoms et fut dorloté dans cinq berceaux différents. (…) ça m’a profondément marqué cette histoire. Toute ma vie, j’ai été hanté par l’idée d’être plusieurs. Et petit à petit, j’ai découvert en moi d’autres aspects de moi-même qui tout en étant différents me ressemblaient comme des frères. (…) Et je me dis que peut-être que ma mère avait raison. Nous étions cinq. Vous voyez, souvent on se prend pour quelqu’un alors qu’au fond on est plusieurs. »

Et la réflexion métaphysique sur le « quintuplement » de sa personnalité se poursuit dans « le bureau des identités » où un fonctionnaire gentiment incrédule et complice lui délivre cinq certificats d’identité :

« Moi, je n’existe plus, je ne suis qu’une apparence. (…) A la suite d’une mauvaise nouvelle, j’ai perdu connaissance. (…) Quand on m’a relevé, j’étais les autres (…), les autres, les autres que j’aurais pu être et que je suis devenu. (…) Ce sont cinq aspects différents de ma personnalité. »

Devos était un envoutant magicien du verbe, capable par ses seules paroles de nous montrer des anges passer ou de faire apparaître Jésus sur scène. Pourtant, par un de ces retournement de perspectives dont il avait le secret, il affirmait lui-même dans le sketch « L’artiste » : « Dans l’imaginaire, Dieu on ne risque pas de le rencontrer !… (Dieu existe, certes… mais dans le réel !) Pour Dieu, l’imaginaire, c’est une vue de l’esprit ! La fiction, ça le dépasse ! »

Ses talents d’illusionniste et de mime lui donnaient même le pouvoir de se faire disparaître lui-même… J’ai eu ce privilège de le voir ainsi un jour raconter sa disparition. En quelques instants, cet homme corpulent se fit croire tout fluet et disparut progressivement en s’allongeant sur le sol ! L’improbable illusion était devenue réalité.

Mais derrière ses jeux de mots, Devos soulève incidemment des questions métaphysiques et nous incite à dépasser nos certitudes. Le doute philosophique s’introduit dans ses histoires quand il nous emmène voir, par delà les miroirs, une autre réalité. Il doute à haute voix de tout et nous fait douter, par la magie du verbe.

Et pourtant, « pourtant, il n’y a pas plus raisonnable que moi ! Il n’y a pas d’esprit plus cartésien que le mien ! Je ne fais que rapporter les faits tels que je les observe« , dit-il dans « Un ange passe ».

Alors, en ce jour anniversaire de sa mort, observons pour lui le silence comme il nous l’a appris, en le regardant en face, et non pas tête baissée, et nous verrons, comme lui, passer un ange… qui aura peut-être le visage de Devos.